André Gorz et les métamorphoses du travail

« Ce que nous appelons “travail” est une invention de la modernité. La forme sous laquelle nous le connaissons, pratiquons et plaçons au centre de la vie individuelle et sociale, a été inventée, puis généralisée avec l’industrialisme. Le “travail”, au sens contemporain, ne se confond ni avec les besognes, répétées jour après jour, qui sont indispensables à l’entretien et à la reproduction de la vie de chacun; ni avec le labeur, si astreignant soit-il, qu’un individu accomplit pour réaliser une tâche dont lui-même ou les siens sont les destinataires et les bénéficiaires; ni avec ce que nous entreprenons de notre chef, sans compter notre temps et notre peine, dans un but qui n’a d’importance qu’à nos propres yeux et que nul de pourrait réaliser à notre place. (…)

     Car la caractéristique essentielle de ce travail-là – celui que nous “avons”, “cherchons”,    “offrons” – est d’être une activité dans la sphère publique, demandée, définie, reconnue utile par d’autres et, à ce titre, rémunérée par eux. C’est par le travail rémunéré que nous appartenons à la sphère publique, acquérons une existence et une identité sociale (c’est à dire une “profession”), sommes insérés dans un réseau de relations et d’échanges où nous nous mesurons aux autres et nous voyons conférés des droits sur eux en échange de nos devoirs envers eux. C’est parce que le travail socialement rémunéré et déterminé est – même pour celles et ceux qui en cherchent, s’y préparent ou en manquent – le facteur de loin le plus important de socialisation que la société industrielle se comprend comme une « société de travailleurs » et, à ce titre, se distingue de toutes celles qui l’ont précédée. »

 

André Gorz, Les métamorphoses du travail, 1988

 

 

andreGorz-391x300

Partagez!